Le courant pictural auquel rattacher cette exposition est celui de l’abstraction lyrique. En opposition à l’abstraction géométrique, qui recourt à des figures comme le carré ou la ligne, l’abstraction lyrique repose sur une écriture purement gestuelle, allant de la projection linéaire des couleurs sur le papier ou la toile jusqu'à leur brossage plus ou moins ample. En Europe, elle regroupe à partir des années 1940-1950 des artistes comme Nicolas de Staël, Jean-Paul Riopelle, Pierre Soulages, Jean Degottex et Simon Hantaï ou encore Tal-Coat, Hans Hartung, Georges Mathieu et Henri Michaux. Ce courant correspond aux Etats-Unis à l’expressionnisme abstrait, avec d’une part l’Action painting d’un John Pollock, d’autre part les expériences sensorielles menées sur la monumentalité et la couleur par des peintres comme Sam Francis, Morris Louis ou Joan Mitchell. « Divisez une ligne en deux parties égales : vous obtenez l'ennui », disait le peintre Hans Hartung. Evelyne Sarragozi le sait bien qui, depuis quatre ans, initie la douzaine de membres de son atelier d’arts plastiques à exercer leur imaginaire à travers l’abstraction. Cette fois, elle les a conduits vers la peinture gestuelle, celle qui garde la trace même du processus de création. Au commencement, il s’est agi pour chacun(e) d’apprendre à se délivrer de la fonction mimétique de la réalité : ne rien chercher à représenter. Là, il s’est agi de s’approprier la couleur – fût-elle noire. Lancer son pinceau sur le papier, spontanément, comme on se jette à l’eau. Travailler vite, sans trop réfléchir…  s’arrêter et savoir se laisser surprendre par la trace laissée. Savoir accepter les hasards de la main, sans rien pouvoir retrancher. Ajouter, trouver un rythme – accélérer ou ralentir. Apprendre à appréhender l’espace, en avoir l’intuition. Jouer sur les aplats et les reliefs, sur les pleins et les blancs. Griffer le papier d’autres traits, se risquer à quelques taches plus vives, laisser la couleur s’écouler. Pour Evelyne Sarragozi et les membres de son atelier, pari gagné : en résulte cette belle série de 25 œuvres sur papier (et deux toiles réalisées à plusieurs), où le noir domine, où la feuille suivante semble l’écho de la précédente – comme une calligraphie. De grands formats, presque pareils, tous différents. Sur le papier, traits et taches de couleurs s'expriment par eux-mêmes – questions de forme, d’intensité, de rythme, de violence, de silence. De personnalités et de liberté, celles de chacun. Il y est aussi question de temps : le temps senti par le spectateur, après le temps de l’exécution, celui « intempestif » de l’action, celui plus lent de la réflexion – rajouterait-on ici un peu de couleur, ou pas… ? N’ajoutez rien : ça tient ! Caroline Larroche